Rituels

Chaque nuit au moment d’éteindre la lumière, je constate le même gâchis. Et pourtant chaque matin tardif je remets ça. Une vie qui fait peine à voir de l’intérieur, mais que l’on distingue mal de l’extérieur. Je ne mesure pas le temps que me prennent mes rituels. Mine de rien ils rythment mes journées, mes semaines. Chaque samedi soir je mange la même pizza, la marque, la composition changera au bout de six mois un an deux ans. Chaque dimanche soir je dîne du même menu (pas une pizza), en variant un ingrédient de temps à autre, devant le même journal télévisé. Chaque lundi midi et chaque lundi soir sont aussi ritualisés. Des rituels domestiques qui s’estompent, voire disparaissent quand je suis hors de chez moi. Il me faut désormais quinze, vingt minutes avant de me coucher. Mon circuit au supermarché est toujours le même. Il peut m’arriver de le reprendre si j’ai été contraint de le modifier en cours de route (un chariot qui bloque l’allée, l’oubli d’un produit). Évidemment je vérifie avant de partir de chez moi. Notamment tout ce qui se ferme. Et je compte aussi. J’ai enfilé toute la panoplie du parfait toqué. Un costume qui s’épaissit avec le temps. Le temps d’une vie à l’abandon, rongé par la solitude.

Toa Heftiba

Si seulement je pouvais presser la touche rewind**

J’ai commencé à écrire, j’ai trouvé que c’était de la merde, j’ai fermé l’éditeur avec rage pour le rouvrir deux minutes après. Je branle. J’ai pourtant des échéances, mais je tire-au-flanc. Tout ça ne ressemble à rien, moi-même je ne ressemble à rien, tu me verrais habillé avec ce sweat bleu antédiluvien tombant malgré lui sur un survêtement bleu électrique (souvenir de la fausse guerre). Je n’ai pas de talent, pas seulement pour écrire, pour tout dans la vie. Hier tiens, j’ai pris deux ou trois photos dans le studio d’enregistrement. En milieu d’après-midi je suis allé rejoindre un ami qui fait de la musique et qui enregistre un nouvel album. Celui-ci est déjà enregistré d’ailleurs, ne manquait que les batteries. C’est pour ça qu’il était au studio. Et c’est pour ça que je l’ai rejoint là-bas. J’ai donc fait quelques photos, je les ai postées sur des comptes pour les retirer quelques heures après. Au fond je ne sais pas pourquoi, je me suis bien trouvé une excuse, celle qui sera utile si on me demande pourquoi j’ai agi ainsi. J’ai pris ces photos avec mon téléphone, je les ai filtrées, elles étaient chouettes, elles avaient l’air de sortir de l’appareil d’un vrai photographe professionnel, une belle arnaque, je crois que c’est la raison pour laquelle je les ai retirées, parce que tout le monde fait ça, tout le monde devient un photographe avec toutes ces applications merdiques, elles rendent bien service, mais respectent peu l’oeil véritable. Je ne sais pas si j’aime faire et défaire, mais en ce moment je fais et défais sans cesse.

Je devais travailler, je devais avancer sur un ou deux dossiers, je dois faire face a des échéances, je dois… Comme d’habitude j’ai lancé une série pendant le déjeuner, mais je me suis pas arrêté à l’épisode unique, j’en ai lancé un autre, et après celui-là j’eus très envie d’aller plus loin. J’avoue que je me passionne pour cette autopsie d’un suicide*. Le drama est remarquable, j’ai lu qu’il y aurait une saison deux, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, mais il a du succès, il touche énormément le public concerné, les adolescents donc.
Je me souviens avoir été harcelé au lycée, ça n’a pas duré longtemps et ce furent des attentions mordantes sporadiques, je ne dis pas que ça m’a pas fait souffrir, mais je me souviens que l’année suivante, alors que l’harceleuse fut à nouveau dans ma classe, je m’étais senti soulagé de constater qu’elle avait choisi une autre cible. Dans ces cas-là, quand on ressemble à un type comme moi, on ne moufte pas. J’étais si malingre et d’une timidité effroyable. R. n’était guère plus épais.

* 13 Reason Why
** Titre inspiré par la chanson d’Eagulls. Celle-ci figure dans la B.O. de 13 Reason Why.

Les clowns ne sont pas tous au cirque

Que fais-je ici ? Je suis cuit de l’inspiration depuis des mois. Je me suis tellement censuré, qu’à force j’en ai perdu mon mojo. Je voudrais être peinard, me livrer en laissant tomber le peignoir, confier ce qui m’habite et, pourquoi pas, montrer ma bite.

J’ai réentendu cette chanson une nuit. Tu te rends compte, Peter Milton Walsh est dans mes contacts Facebook. Mon compte est désactivé. Mais de toute façon je n’ai jamais échangé le moindre mot avec lui. Je vois juste que c’est un mec sensible qui a du goût. Je le savais déjà en écoutant ses disques. Je ne sais pas pourquoi je raconte ce genre de truc. C’est la chanson la plus triste d’un album paru en 1995. Des fois j’ai envie de retourner là-bas. Quand l’internet n’existait pas, quand je ne craignais ni le désamour ni la désamitié, quand j’étais encore un fils un frère un oncle, quand tout ça n’avait pas d’importance. 95, 94, 96, 93, 92… peu importe. Là-bas.

Je crois que je préfère ce clip malheureusement non accessible quand on l’embarque.