Il faut bien meubler

Il y avait un bidet, une plaque électrique à un bras de la baignoire, je pouvais surveiller la cuisson d’une côte de porc1 en m’ébrouant sous un jet d’eau. Ma mère était venue une fois dans ce meublé, peut-être deux, mais la seule fois dont je me souviens, elle l’avait qualifié de taudis. Quand on voit comment certains vivent, je n’étais pas à plaindre et elle exagérait. Quand mon père et moi y avons emménagé, je pensais que c’était pour quelques semaines, le temps que ce premier véritable boulot me mène à la prochaine rentrée universitaire. Cet été-là fut chaud pour les fesses de Mikhaïl Gorbatchev. Quelques semaines avant le putsch je prenais un train, résigné. Il y avait un job à prendre, mon père l’avait mentionné en rentrant le vendredi soir, mais je pensais que cette opportunité se serait évanouie au cours du weekend. Le lundi, bien avant l’aube, il était reparti. A la mi-journée je fis mon sac et libérai ma mère d’une inquiétude. Cela faisait quelque temps que mon père faisait ces trajets hebdomadaires entre Auvergne et Sologne. La semaine il vivait dans un autre meublé, loué par le même propriétaire de celui qui allait devenir mon quotidien pendant près de dix années. Je travaillais la nuit, la journée je me faisais chier comme un rat mort, l’oreille accrochée à ce qu’il se passait à l’Est. On est déjà au début des années 90 et pourtant mes souvenirs sont minces.

Je ne me souviens plus notamment de la date de notre installation dans cet appartement très poussiéreux. Il avait été coupé en deux. Une partie était faite de la cuisine et d’une chambre, l’autre d’un petit salon collé à une autre chambre et de la salle de bain. Cette reconfiguration du logement permit aux propriétaires d’encaisser deux loyers pendant longtemps. Nous louions la seconde. Les chiottes étaient en commun. Au bout d’un long couloir, juste à côté de la porte d’entrée. La petite salle de bain avait été équipée d’un petit réfrigérateur sur lequel furent posées deux plaques électriques.

Je compris plus tard que ce grand logement appartenait à Monsieur. Il m’en chassa au moment où il sentit qu’il en aurait besoin comme point de chute. Madame, une avocate sur le déclin, me semble-t-il, avait toujours l’air de sortir d’une cave. Plus les façades de ses immeubles décrépissaient plus sa mine était mauvaise. Elle n’entretenait rien, roulait dans une voiture antédiluvienne, mais ne manquait jamais d’encaisser sa mensualité. Ces deux-là avaient une fille très perdue, flinguée par je ne sais quelle tragédie intime. Elle fut la dernière de mes colocatrices, la plus pénible d’ailleurs.

Madame ne louait habituellement qu’à des filles, des étudiantes généralement. Je faisais figure d’exception. Lisse, bien sage la figure. Tellement que je n’ai jamais vraiment sociabilisé avec mes voisines successives. Exception faite de R., une jeune espagnole. Il y eut deux sœurs à un moment, assez sauvages, pétries de je ne sais quelle croyance qui les poussaient à éviter coûte que coûte tout contact avec ce qui ressemblait de près ou de loin à un homme. J’exagère, on a bien dû se dépanner d’un peu de sucre, d’un verre de lait ou d’un œuf.

Ma voisine du dessous avait pour habitude de coller un Monsieur à mon prénom. C’était une gentille nonagénaire qui avait perdu son mari quelques mois après mon arrivée. Un trottoir glissant et une fracture du col du fémur avaient eu raison du vieil homme. Sa veuve trouvait toujours un moyen pour me capter. Surtout au moment où j’allais récupérer mon courrier sur la tablette au rez-de-chaussée. Elle m’entendait, tu penses, quand j’empruntais cet escalier en bois. Elle avait l’oreille moins fine que lorsqu’elle allumait sa télé en fin d’après-midi. Son truc c’était Questions pour un champion. Elle ne manquait jamais cette émission, même lorsque celle-ci était diffusée en première partie de soirée.

Cette vieille dame avait un joli prénom – qui m’échappe aujourd’hui – et un fils unique. Celui-ci la plaça dans une maison de retraite après qu’elle fut tombée à plusieurs reprises entre les murs de sa longue solitude. Elle y mourra sans que je lui rende la moindre visite.

Le travail qui me conduisit vers ce meublé n’eut rien d’éphémère. Je quitterai l’appartement à l’été 2001.

[A suivre]

1 – je n’étais pas végétarien à l’époque.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.