Moody

D’abord.

J’ai ramené ici les trois courts textes écrits signés Moody Walter et livrés sur un autre blog au cours de l’été 2008. L’idée ou le concept, comme on voudra, était simplement d’écrire un texte autobiographique court d’un seul élan, un geste effectué en un quart d’heure, et de le publier tel quel. J’aimais bien l’exercice, mais comme à mon habitude, je l’ai vite abandonné. Sans doute parce que je trouvais ça particulièrement mauvais.

Moody est aussi un personnage suicidé de Beretta 67 (titre non définitif), mon embryon de roman noir démarré la même année. Que j’ai lâchement livré à la jusquiame blanche lui aussi. Je commence toujours quelque chose, puis…

Je regarde T. Il est installé près de moi. C’est la première fois qu’il me rejoint et qu’il reste  là depuis que je l’ai récupéré. C’était lundi en fin de matinée. Il est posé sur une serviette de bain que j’ai mise en place sur le lit. Cette nuit sa présence me réconforte. Je lui parle. Je le lui dis, il ne se rend pas compte – puisqu’il est chat – que les mots passent vers lui avec difficulté.  Je me souviens cette nuit comme je taisais ce qui me blessait jusque là. Là c’était il y a deux ans, quelques semaines avant l’arrivée de Moody, après une rupture. Je veux dire qu’avant cette longue histoire d’amour, il n’y avait pas d’émission de ce genre, et ce n’est qu’au fil du temps, du vécu partagé, de ma propre découverte, que je pris conscience que je trainais un paquet douloureux.

T. s’agite d’un coup, puis se lève et entreprend de se lécher frénétiquement. Je suis aussi nerveux que lui, tellement que je me pince avec ardeur la veine céphalique de mon bras droit. Je ne sais plus quand m’est venue cette manie. Je me souviens d’un cousin qui arrachait ses cheveux, il doit y avoir de l’hérédité là-dedans. Tout se mêle cette nuit. Mon adolescence morte née et cet amour fauve qui n’en finit pas de s’arracher lui aussi.

Moody fut un bon fils. Et un adolescent désincarné. Docile et totalement pleutre.

Moody eut une naissance que j’ai décrite très brièvement et en ces termes :

Moody est né en 1967. Autant dire qu’il n’est pas né de la dernière pluie acide. Il se souvient, bien avant Forever Changes, des cocktails de liquide amniotique. Des échos du monde à l’intérieur du ventre dur et chaud. De son désir, sans doute, de ne pas en être. Qui aurait voulu en naître ? Moody entama donc sa vie en plein après-midi. Des alarmes plein la tête… Il n’imaginait pas tous ces outrages.

Moody est donc venu immonde un jour moiré de 1967. Un bras en blouse blanche lui pinça le cul anthracite. En guise de cri primal, Moody fut pris d’un fou rire. Il senti alors glisser dans la nervure souriante de son arrière-train potelé une première larme de sueur froide. Puis on le déposa sur le sein droit d’une mère fatiguée d’effroi.

S’en suivra un récit sans récif.

1967. Moody vécut beaucoup sur le dos. A se marrer des ombres qui courraient au plafond. L’une d’elles se laissa capturer par l’enfançon captivé. C’était la plus petite. La moins véloce. Une proie facile pour l’imaginaire à vif d’un bambin béat. Moody roula des billes. Avant de pousser un hurlement d’épouvante. L’ombre qui était devenue gigantesque s’apprêtait à le dévorer. Moody, bébé éprouvé, ne se remit jamais de cette rencontre. 1967. En plein Summer Of Love, John Coltrane laissa son sax aphone. L’ombre était parvenue à l’engloutir.

Moody eut un mal de chien à laisser passer ses premiers mots. Les syllabes obscures s’empêtraient dans des ratiches qui poussaient mal. Sa mère crut percevoir un maman englué dans un filet de salive. Moody venait en fait de pousser un aide-moi.

T. dort profondément. Je lâche prise pour cette nuit. Je reviendrai accompagné de Moody dans quelques temps.

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