De faire un tour de l’autre côté

Je n’ai pas osé. Pas que je ne sois pas sociable. Je n’ai pas osé aller dans ce bar. Pas que je ne sois pas sortable. Bien que je ne me sente pas très présentable. Pourtant il suffisait de quoi ? De rentrer dans cet endroit. De s’installer à la table. De sourire à ces figures nouvelles. Et bienveillantes, surement. D’entrer en conversation. De deviser gaiment. De retourner le monde. Et nos propres existences.

C’est sans doute ainsi que je prépare mon voyage en solitaire.

Car chacun vaque à son destin.

Hélios a mis le paquet aujourd’hui. Sans doute pour saluer mon retour dans la petite entreprise. Come back à bas régime. C’est étonnant comme je me suis senti étranger à toute cette affaire. J’en aurai la certitude dans les jours qui viennent, mais je ne veux plus en être. On me dit de dire ce que j’aurais envie d’y faire. Propose. On verra.
Cécile, une amie, me souffle ceci : « Sartre, c’est celui qui vous mettait votre liberté entre les mains et vous enjoignait d’en faire quelque chose et d’en répondre seul devant le tribunal de l’avenir.« ** Je suis ravi de lire ça (et tout ce qu’elle me dit après) mais je ne suis pas tout à fait rassuré. J’ai le temps, oui. Je lirai moins Huguenin. Je m’accrocherai à Superman.

Et à ton livre.

Tiens. Justement. Je lis à l’épilogue la citation du journal de Françoise Siefridt : Dehors ! Nous sommes saouls de liberté et comme fous. L’un part en courant comme s’il avait peur qu’on le rattrape. L’autre reste un moment en arrêt sans savoir quelle direction prendre. Nous suivons ceux qui marchent devant. Nous arrivons à une station d’autobus. Nous montons à trois, les autres sont derrière et devant. Cela ne fait rien, nous filons vers Paris, jusqu’à la prochaine station de métro, c’est à dire Jean Jaurès nous disent les gens qui sont dans l’autobus. Je regarde à travers la vitre. Les passants marchent librement. Le ciel est bleu. Je suis libre ! Que c’est beau la liberté ! Mon Dieu, merci !

Je ne le savais pas. Mais des femmes et des hommes, comme Françoise Siefridt, ont été arrêtés et internés pour port d’étoile jaune détournée. C’est à eux que rend hommage Amis des Juifs – Les résistants aux étoiles (Tirésias), un ouvrage écrit par Cécile Leblanc et Cédric Gruat.

** Michel Contat

mwese mwa bwam**

Enfin ! Ce dimanche se meurt. Au cœur de l’après-midi on peut déjà faire ce constat. Il est même déjà mort. Froid et raide. Traite journée sans soleil. A quoi ça sert de briller le samedi quand tant de gens sont encore aux affaires ? A quoi ça sert de nous faire croire au printemps ? C’est peut-être la saison des pluies. J’irai alors cueillir une papaye au fond du jardin. Je casserai en deux un avocat que l’on mangera à la petite cuiller. En regardant passer dans le ciel les couples de Gris du Gabon. Sœur, tu étais la seule à savoir grimper à l’arbre au tronc incurvé à la façon de Mowgli. Les dimanches derrière la haie de bambous avaient une autre gueule que celui que nous vivons aujourd’hui. Je dis nous. Alors que de nous il ne reste plus grand-chose. Nous courrions pieds nus sur les graviers. Nous ne connaissions pas notre bonheur. Les longues heures au fond de la piscine. Les longs échanges de fond de court jusqu’à l’heure où les éphémères venaient mourir sous la langue des crapauds affamés. T’en souviens-tu, frère ? Oui, je sais. L’avocat était coupé en dés et mêlé à de la salade verte. Oui je sais, le papayer ne donnait pas beaucoup et puis je n’aimais pas ça. Les fruits je les préfère cuits et posés sur une pâte feuilletée. Mais les dimanches avaient quand même une autre gueule. On ne souhaitait pas s’en séparer aussi vite. Parfois on entendait monter la clameur. Quand les Lions s’étaient montrés à nouveau indomptables. Cela arrivait souvent. On puisait le coca des les casiers à bouteilles. On le buvait au goulot. Puis venait la pluie. Pas comme celle d’aujourd’hui qui t’ankylose les membres. Une pluie intense qui donnait des mangues. Une pluie épaisse et tiède. Et des fruits charnues. Puis, du quartier montait parfois les voix de Dina Bell, de Toto Guillaume ou d’Ekanbi Brillant.

**bon après-midi en langue Duala (Douala)