Put the pen to the paper, press the envelope with my scent*

Le soleil pourrait blanchir les mots. Pourtant plus j’y suis. Plus j’ai envie d’y être. Je viens de voir Bashung. Émouvant. Avec son chapeau, ses lunettes noires. Sur son album majestueux, il demande : que faut-il être encore ? Vivant, Alain. J’ai encore envie d’y être. J’ai aussi des envies de correspondance. Une vraie. Un échange au long cours. Déposé régulièrement pas une main jaune dans une boite en fer. Ou en bois. Quand on habite au vert. Ou en Amérique. Des mots allongés sur du papier. De la cellulose végétale pour soigner mes ecchymoses. Pas du vélin. Pas de la peau de veau parcheminée. Je n’aime pas le sang. Les mots et la globine. Ma correspondance serait de la tendresse affranchie de toute pudeur. Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes; ils attendent ce moment avidement. Dit Kafka à Milena.

* The letter – PJ Harvey

Photo de Daria Nepriakhina via Unsplash

Wake in the morning feelin’ low

Une rue avec des chats, une critique de cinéma qui cherche à entrer dans une boutique de décoration, des papiers volants et un type qui semble être moi. C’est la composition approximative de la dernière image de mon dernier rêve. Entre six heures et neuf heures du matin. Mais ce n’est pas comme dans les films américains quand le dernier plan du film est réalisé avec une une caméra au bout d’une grue. Quand l’appareil s’élève, le spectateur sait qu’il est arrivé au bout. Qu’il va pouvoir se lever et passer à autre chose. Je ne me suis pas levé tout de suite. J’ai essayé de reconstituer le puzzle de mon cinéma mental. A la fin de la remise des prix, il n’y avait plus que moi et une dizaine de lauréats. Je montais sur l’estrade sous les applaudissements. On attendait que mon apparition soit ponctuée d’un exercice de style : un bon mot, un tour de magie avec un jeu de cartes. Des autobus aussi. Il y avait des autobus. Dans la rue. Pas sur l’estrade. Dans ce rêve j’étais à deux doigts de tout. A deux doigts d’aller parler à cette critique de cinéma. Dans la vie hors rêve cette femme a respiré à quelques mètres de moi. Je ne l’ai pas approchée non plus. Je travaillais. Elle venait faire son travail. Je ne suis pas comme ça. A déclarer j’aime beaucoup ce que vous faites. Viendrait-elle me dire j’aime beaucoup ce que vous regardez ? Elle parle du cinéma à la télé. Je regarde la télé. Le puzzle. L’étudiant le mieux placé avait reçu des cadeaux. Des gros paquets trop grands pour ses bras. Il en a échappé un. Il y avait cette fille. Je lui ai dit qu’elle était belle. Il y avait du monde autour. C’était du cinéma de sommeil. La preuve. Dans un beau sourire, elle m’a dit aussi que j’étais beau. Puis la rue s’est vidée. Allongé sur le dos j’ai repris ces pièces légères pour les assembler. Je me suis demandé aussi pourquoi j’avais croisé ce garçon infatué. Pourquoi les autres, plus aimables, n’étaient pas présents. J’ai laissé tombé le puzzle. Filé sa ration de pâtée au félidé. Et pris mon pouls.

[bande sonore : She died in june de Tang]

Alors je lis le poète. Sa Vie.

Tu t’en vas sans moi, ma vie.
Tu roules.
Et moi j’attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t’ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l’apportes.
A cause de ce manque, j’aspire à tant.
À tant de choses, à presque l’infini…
À cause de ce peu qui manque, que jamais n’apportes.

Henri Michaux (un bout de La Nuit Remue)